Dissociation

Quand l'esprit se protège en prenant de la distance


La dissociation désigne une rupture dans ce qui, habituellement, fonctionne ensemble : la conscience, la mémoire, les émotions, la perception de votre corps et de ce qui vous entoure. Vous pouvez vous sentir loin de vous-même, comme spectateur de ce que vous vivez, ou percevoir le monde comme flou ou irréel. C'est d'abord une réaction de protection : quand une expérience est trop intense, le système nerveux crée de la distance pour permettre de la traverser.

Un continuum, de l'ordinaire à l'envahissant

Tout le monde connaît des moments de dissociation légère : être « dans la lune », conduire jusqu'à chez soi sans se souvenir du trajet, être tellement absorbé par un livre ou un film qu'on en oublie ce qui se passe autour. Ces expériences sont banales. La dissociation devient une difficulté lorsqu'elle est fréquente, qu'elle survient sans que vous la choisissiez et qu'elle retentit sur votre vie quotidienne, vos relations ou votre travail.

Comment ça se manifeste au quotidien

  • Vous sentir détaché de vous-même, de vos pensées ou de votre corps, comme si vous vous regardiez de l'extérieur (dépersonnalisation).
  • Percevoir votre environnement comme irréel, lointain, flou ou « derrière une vitre » (déréalisation).
  • Des trous de mémoire : ne plus vous souvenir d'une conversation, d'un moment de la journée ou de périodes de votre vie.
  • Une sensation d'engourdissement, émotionnel ou physique : ne plus rien ressentir, ou peu, même dans des situations qui vous touchent.
  • Perdre la notion du temps, « partir » dans vos pensées ou vous figer, sans pouvoir parler ni bouger pendant un moment.
  • L'impression que différentes parties de vous réagissent de façon très différente, parfois contradictoire, selon les situations.

Ces manifestations sont souvent difficiles à mettre en mots et peuvent faire peur. Les nommer est déjà un premier pas : elles ont une fonction, et elles se comprennent.

Une réponse de protection du système nerveux

Face à un danger, le corps se prépare d'abord à lutter ou à fuir. Quand aucune de ces options ne semble possible, le système nerveux peut basculer vers l'immobilisation : le corps ralentit, les sensations s'atténuent, la conscience prend de la distance. La théorie polyvagale décrit cet état comme une réponse du nerf vague dorsal ; il correspond à l'hypoactivation dans la fenêtre de tolérance.

Sur le moment, cette réponse protège. Avec le temps, elle peut s'installer comme une habitude du système nerveux et se déclencher face à des situations du quotidien qui rappellent, même de loin, ce qui a été vécu.

Dissociation et trauma

La dissociation est fréquente dans le trauma complexe, en particulier lorsque les expériences difficiles ont eu lieu tôt dans la vie et dans la relation avec les figures d'attachement (voir les styles d'attachement).

Les parts de soi

Nous sommes tous des êtres complexes, faits de différentes parts. Vous connaissez peut-être l'image des deux petites voix sur les épaules : l'une vous pousse à agir, l'autre vous freine. Chacune est une part de vous, avec sa propre intention.

Chaque part s'adapte simplement à l'environnement dans lequel nous nous trouvons, par exemple selon le degré de confiance que nous ressentons. Les « masques sociaux » en sont une bonne illustration : la façon d'être au travail, en famille ou entre amis correspond à une part de nous qui se manifeste dans un contexte précis. Avoir différentes parts de soi est donc normal.

Le modèle IFS (Internal Family Systems), développé par le thérapeute américain Richard Schwartz, décrit ces parts et le Soi, un centre calme, curieux et bienveillant, capable d'écouter chacune d'elles et de les relier.

La dissociation apparaît lorsqu'une part, ou plusieurs, fonctionnent seules, sans cohésion avec l'ensemble du Soi, pour se défendre. C'est un système de défense automatique : il ne s'enclenche pas sans raison. Une part prend le relais pour protéger, pendant que d'autres restent à l'écart, avec leurs souvenirs et leurs émotions. La théorie de la dissociation structurelle, proposée par Onno van der Hart, Ellert Nijenhuis et Kathy Steele, décrit elle aussi cette organisation après des traumatismes précoces et répétés.

Un outil d'ancrage : le 5-4-3-2-1

Quand vous sentez que vous « partez », revenir aux sens aide le système nerveux à se réorienter vers le présent. Regardez autour de vous et nommez, à voix haute ou dans votre tête : 5 choses que vous voyez, 4 choses que vous pouvez toucher, 3 sons que vous entendez, 2 odeurs, 1 goût. Vous pouvez aussi sentir vos pieds sur le sol, presser doucement vos mains l'une contre l'autre ou tenir un objet dont vous aimez la texture.

Pour aller plus loin, le psychiatre Igor Thiriez propose une fiche « Ancrage » qui rassemble de nombreuses techniques, classées par couleur : l'eau et les sensations agréables, les objets et les exercices mentaux, l'orientation et la perception, l'action et les sensations. Comme il le souligne, ces techniques gagnent à être répétées très régulièrement, notamment en dehors des moments difficiles, pour être efficaces.

Cet outil aide à revenir dans le présent dans des moments légers du quotidien. Si les épisodes sont fréquents ou intenses, parlez-en à un professionnel : la dissociation se travaille pas à pas, accompagné.

Mon accompagnement

L'accompagnement consiste à comprendre ce qui se passe, à repérer les signes qui annoncent la dissociation, à construire des ressources pour rester présent et à redonner de la connexion entre les différentes parts de soi. Je m'appuie pour cela sur la théorie polyvagale, la Pleine Conscience Sensible au Trauma, la TCTSY, une approche corporelle qui aide à retrouver le contact avec son corps, à son rythme et en gardant le choix, et la LI-ICV, une thérapie de connexion des différents états du soi. Le rythme est ajusté à chacun, pour avancer en restant dans votre fenêtre de tolérance.

Quand consulter

Lorsque ces moments de distance deviennent fréquents, vous inquiètent, entraînent des trous de mémoire ou gênent votre vie quotidienne et vos relations. En cas de détresse ou d'idées suicidaires, appelez le 3114 (24 h/24) ou le 15.

Questions fréquentes

  • Se dissocier, est-ce grave ?

    La dissociation est d'abord une réaction de protection, et beaucoup de personnes la connaissent sous une forme légère. Elle mérite de l'attention lorsqu'elle devient fréquente ou envahissante : elle se comprend et se travaille.

  • La dissociation est-elle toujours liée à un trauma ?

    Pas toujours. Elle est fréquente après des expériences traumatiques, mais une grande fatigue, un stress intense, certaines substances ou certaines conditions médicales peuvent aussi en provoquer. Une évaluation permet d'y voir clair.

  • Peut-on travailler le trauma quand on se dissocie ?

    Oui, à condition d'avancer par étapes : d'abord la sécurité et les ressources pour rester présent, ensuite le travail sur les souvenirs, à un rythme qui vous permet de rester dans votre fenêtre de tolérance.

Sources

  • American Psychiatric Association (2022). DSM-5-TR, section « Troubles dissociatifs ».
  • Organisation mondiale de la santé. CIM-11, 6B6 Troubles dissociatifs.
  • Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2010). Le Soi hanté. Dissociation structurelle et traitement de la traumatisation chronique. Bruxelles : De Boeck.
  • Boon, S., Steele, K., & Van der Hart, O. (2014). Gérer la dissociation d'origine traumatique. Exercices pratiques pour patients et thérapeutes. Bruxelles : De Boeck Supérieur.
  • Thiriez, I. Fiche « Ancrage ». igorthiriez.com
  • Schwartz, R. C. (2021). No Bad Parts. Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model. Boulder : Sounds True.
  • Smith, J. (2021). Psychothérapie de la dissociation et du trauma (2e éd.). Paris : Dunod.

Consultation : 1 h, 70 €, en visioconférence.

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